Ancien "commando" mais toujours "psy"...

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UNE RECONVERSION REUSSIE AU SERVICE DES AUTRES

01 juillet 2009 - Article écrit par Chantal RICHY (à la manière du Portrait dans Libération)

Après une trentaine d’années au sein du ministère de la Défense, Thierry Lefebvre s’est reconverti dans le Développement Personnel Appliqué aux entreprises et administrations.

Il y a tout juste sept ans (7 ans : sinon un âge de raison, au moins un temps raisonnable), il quittait l’uniforme pour endosser la tenue de directeur pédagogique d’un centre de formation professionnelle continue spécialisé dans « l’épanouissement individuel et l’efficacité professionnelle », le plus important du Languedoc-Roussillon, le Groupe Mayor. Une responsabilité évidente lorsque l'on connaît sa personnalité, moins flagrante à en juger par le monde kaki d’où il est issu. Et pourtant…

En effet, pour beaucoup, cette reconversion peut paraître surprenante, lui a le sentiment d’avoir toujours œuvré « au bien être ». Aujourd’hui, sa réussite il veut la partager.

09h30. Rendez-vous à la terrasse du Riche, place de la Comédie à Montpellier. Thierry Lefebvre m’attend, « footing accompli-douche prise ». Je l’observe un moment parmi les matinaux. Je ne décèle aucun signe d’impatience. Je le rejoins. A quoi l’ai-je immédiatement identifié ? A une certaine sérénité, peut-être… La journée s’annonce belle. Sous le parasol, il boit un café crème. Il me sourit, m’invite à m’asseoir. Vêtu d’une fine chemise de lin et d’un pantalon aux plis marqués, il se tient avec beaucoup d’assurance. Sa posture est élégante sans afféterie. Je commande un diabolo menthe.


CURSUS DU MILITAIRE.

Son entrée sous les drapeaux commence indirectement à la faculté de Tolbiac à Paris d’où il est natif. Le jeune Thierry Lefebvre entame des études de philosophie et de droit pour devenir commissaire, dans la police nationale tel son père. Il envisage à l’époque un mémoire sur la légitimité du droit dans l’œuvre de Nietzche ; il sera le nouveau Friedrich ou rien ; une note très élevée en philosophie au baccalauréat lui gonfle la tête. Qui n’est pas un Rastignac à 20 ans ? Mais étudiant en soirée et instituteur la journée, il ne peut longtemps concilier les deux statuts. Maurice Duverger, l’éminent juriste et homme politique, lui conseille « pour ne pas se gâcher, d’entrer à l’armée, on lui payera ses études. »

Il s’engage en corniche pour préparer Saint-Cyr (Khâgne). Ensuite, les événements vont s’enchaîner très vite. Coëtquidan… Les régiments… Les Ecoles militaires… il devient tour à tour, chef de section ou capitaine en compagnie de combat (Berlin !) et lieutenant ou commandant en écoles de formation. Il décroche les brevets de parachutiste et d’instructeur commando. Il se découvre à l’aise dans le commandement des hommes et… de femmes. Il est le premier « vorace » d’élèves officiers féminins à l’Ecole Militaire Inter-Armes. En qualité de cadre de contact, il est chargé par le ministre de réussir -à son niveau- la féminisation dans les armées. A leur tête, il défile cinq fois sur les Champs Elysées. Il se sent bien.

Il prend surtout conscience qu’il n’y a « pas meilleure école de la vie que de commander des hommes » ; il dit maintenant « manager », même s’il ne constate guère de dissemblances. Sa vocation prend forme, il s’investit corps et âme. Le cœur est touché un peu plus tard pas loin d’ici, sur la plage du Petit Travers. Il se marie ; il est doublement heureux. Naissent des splendides jumeaux, plus un non moins superbe troisième garçon (« Chantal et moi, nous n’espérions qu’une fille, quelle idiotie en constatant ce qu’ils sont devenus. Nos fils c’est notre fierté ! MJC, maison des jeunes et de la culture ? Non, Matthieu-Julien-Clément. ») Seulement, souvent en camp ou en manœuvre, il les verra peu grandir : son plus grand regret « avec celui de n’avoir pas eu la possibilité que ma femme se réalise plus tôt dans sa profession de manager d’équipes commerciales bancaires. »

Le garçon apporte mon verre, il a la couleur du ciel : bleu profond. Des mouettes volent au-dessus de nos têtes, le blanc de leurs ailes se reflète dans les glaçons. Un homme en polo beige et short rayé pose à terre un étui de cuir.


TEMPERAMENT D'HOMME D'ACTION.

Thierry Lefebvre s’est toujours intéressé à la psychologie. C’est la raison pour laquelle il choisit l’Infanterie « parce que c’est l’arme de l’homme et de l’action » (première affectation : Infanterie de Marine « parce que c’est l’arme de toutes les abnégations »), ultérieurement il optera pour la voie Ecole Militaire Supérieure des Sciences et Techniques (option sociologie). Au passage, il dirigera même l’un des plus actifs centres psychotechniques du service national.

Comprendre comment chaque humain fonctionne et analyser comment tous peuvent mieux (co)exister est son souci majeur. Après tout, il est devenu chef pour « aider l’être en particulier et intervenir pour l’humanité en général ». Dans cette « perspective humaniste, voire humanitaire, casque bleu oblige », il se veut être un chef qui convainc, non qui contraint ! De fait, que ce soit sur le terrain ou en salle de cours, il n’a de cesse d’insister sur les « valeurs personnelles qui permettent de tenir debout, de savoir faire face. »

Ses subordonnés le lui rendent bien qui découvre à son voisinage l’assertivité, la pensée positive ou encore la relaxation, mais aussi la rigueur, l’exemplarité, l’exigence. Ce travail sur soi les pousse individuellement à accepter leurs limites mais aussi collectivement à se dépasser. Partout où ils s’engagent, les hommes de Lefebvre se montrent très soudés, unis et compétitifs. Ils remportent les tournois sportifs, relèvent les défis et font l’admiration de leurs camarades qui envient leur esprit de cohésion et leur volonté de gagner « sans écraser ni mépriser l’adversaire ». Ensemble, en empathie, ils ne font plus qu’un seul homme animé de la même passion « Vivre ». La synergie a du bon, il l’expérimente.

Il poursuit en aparté, comme s’il songeait, comme pour un autre : « Par ailleurs, je suis intimement convaincu que les crapahuts interminables sous les étoiles m’ont donné le goût de la méditation. C’est très utile de prendre le temps de réfléchir sur soi. Se recueillir est salutaire. C’est une sagesse à la recherche de la sagesse. On accède à la beauté du simple. »

Cette fois, ce sont des hirondelles qui tourbillonnent sur les parois du Tramway. Un parfum citronné flotte dans l’air. Une jeune femme passe qu’il suit des yeux.


ACTIVITES DE L’INSTRUCTEUR-FORMATEUR.

Thierry Lefebvre troque souvent le camouflage pour la chemisette. Lorsqu’il ne glisse pas sur une tyrolienne, il tire… des traits sur un Velléda. Lorsqu’il ne crapahute pas, il enseigne. Les cours qu’il dispense portent sur la pédagogie, sur l’exercice de l’autorité ou encore sur la communication, domaine dans lequel il excelle. Passionné d’audiovisuel, il enregistre notamment d’émouvants interviews télévisuelles de militaires revenant de théâtres d’opérations et se lance avec succès dans le cinéma. Ses courts-métrages obtiendront de nombreux prix et ses opérations de relations publiques sont encore citées en exemple « dans le Landernau ». Cette expression lui reviendra souvent aux lèvres, il n’est pas breton pour rien, « du bout de la fin de la Pointe du Raz où mon petit frère repose ».

Ses élèves se souviennent d’un « prof » qui soulève un vif intérêt par ses propos, la plupart du temps originaux grâce à sa vaste culture générale et une brillante mémoire. Aussi bien dans ce qu’il dit que dans ce qu’il fait, il montre de la conviction et de l’enthousiasme. Pour lui, c’est clair, il faut agir en croyant à ce que l’on fait et avoir plaisir à le faire ou ne rien faire. L’alternative est tranchée. Elle ne souffre aucun commentaire.

Cette ardeur et cet entrain furent contagieux. Partout, on rencontre nombre de ses élèves qui continuent d’appliquer à la lettre ces deux principes d’action. Et tous soulignent combien il sait être en écoute active pour que jamais sa conviction ne soit une certitude rigide, ni son enthousiasme un pur délire. Il ajoute volontiers en souriant « car la plus grande vertu demeure l’humilité et je m’emploie à en avoir un peu ; je sais, c’est paradoxal que de claironner en posséder, mais bon, je tends vers cet idéal. »

Deux hommes en costume, sans cravate, s’arrêtent. Visiblement des chefs d’entreprise. Ils le saluent avec bonhomie. Les poignées de main sont fermes. Ils échangent deux ou trois informations politico-économiques sur l’agglomération, plaisantent, puis se promettent de se rappeler « pour déjeuner tranquille comme la fois dernière… » Le musicien accorde son instrument, quelques notes improvisées s’élèvent ; est-ce des Beatles… ?


UNE NOUVELLE VIE ?

Lorsqu’il décide de faire valoir ses droits à la retraite, Thierry Lefebvre a l’impression d’avoir correctement rempli sa mission de guerrier. Ses supérieurs ne s’y sont pas trompé qui, tout au long de son cursus, ont misé sur lui en toute confiance. Il termine son ascension d’officier supérieur comme conseiller direct de grands généraux appelés à de très hautes fonctions de l’Etat. Ce qu’ils recherchent, c’est la constance de sa ligne de conduite : loyauté pour lui-même, droiture envers le métier, honnêteté avec quiconque. Avec lui, ils ont la garantie d’une personne franche, directe, n’acceptant nulle compromission. « DIRCOM, j’étais le seul, avec le chef de cabinet à avoir le droit de dévoiler que le roi était nu. Les gens à haute responsabilité ont besoin de subordonnés qui leur disent la vérité et les meilleurs d’entre eux le comprennent sans problème. Un job fabuleux, une alchimie subtile, une tâche périlleuse ! »

A peine la tenue terre de France rangée qu’il perçoit le blaser et débute dans la foulée, « sans même envoyer de C.V. » une carrière de consultant en entreprise. Mais que ce soit en civil ou en treillis, l’habit ne faisant pas plus le moine que le soldat, Thierry LEFEBVRE reste lui-même. Invariablement. Non ! Il ne subit pas sa reconversion comme un changement de cap. Non, il n’a pas connu une « révolution copernicienne ». S’il n’y a pas eu de véritable changement mental, c’est qu’il a su en son for intérieur cultiver l’amour de l’humain « jusque dans ses faiblesses, à chacun sa part d’ombre et… juste que c’est plus facile maintenant de manifester ses émotions. »

Son regard porte au loin. Il est tendre, vif, perçant, jamais fixe sauf quand il vous observe. Il semble discerner au-delà de la fontaine des Trois Grâces. Quelque chose. Quelqu’un. Il ne le dira pas. Il sait également se taire, garder rien que pour lui les troubles qui l’affectent. Déformation professionnelle sans doute. N’a-t-il pas exécuté des actions de renseignements en zone ennemie ? « Da конечно [Affirmatif], avouera-t-il en russe en caricaturant l’expression, mais pour le reste je fais d’énormes efforts pour gagner en lâcher-prise. C’est le plus dur. » Je le crois.

Derrière sa gentillesse, je perçois des blessures enfouies, derrière le formalisme, on devine des rêves manqués. Des échecs dont il sort grandi. Mais il lui faut ôter le bouclier intérieur. « Un cœur bat sous la cuirasse… » Comment être heureux, voilà son obsession, lancinante comme un rappel à l’ordre. Sans doute est-ce la raison pour laquelle il prépare une thèse de littérature sur « l’idée du Bonheur chez les Moralistes au 17e et au 18e siècle, qu’il « rédige principalement pour [s]on seul profit ». Mais n’écrit-on jamais que pour soi…


EN FAIT UNE CONTINUITE...

Sept ans après l’ultime salut aux couleurs, Thierry Lefebvre, armé d’un double savoir civil et militaire, offre une expertise unique en Ressources Humaines (il préfère l’expression « Richesses Humaines »). Il conduit un département de formation dont les objectifs sont apprendre à révéler le meilleur parti de chacun pour enrichir toute relation et optimiser les coopérations positives. Autrement dit, cette connaissance de soi pour mieux entrainer son équipe, cette confiance à inculquer née de la propre estime de soi, qu’il a précisément éprouvée dans les unités combattantes, il la transpose dorénavant chez les « péquins ». « Beaucoup de compétences réclamées à un responsable hiérarchique en entreprise sont proches de celles qu’on exige de qui a des galons. Raison de plus pour que je transmette ce que mes instructeurs m’ont inculqué. »

Le déclic s’est fait lors de sa toute première mission… commerciale. Un patron lui a demandé une formation pour développer le leadership des cadres. Tout de suite, « au pas de course », les bons vieux réflexes lui sont revenus. Il a proposé des mises en situation « dans la verte, mais rien de comparable avec des raids non plus » qui non seulement ont mis au jour le charisme des collaborateurs mais ont suscité l’adhésion du groupe. Le but a été atteint, mieux il a été pulvérisé.

Depuis, il n’a de cesse de mettre en place des stages pour renforcer la cohésion des groupes, faciliter la gestion du stress, ou encore optimiser les décisions en situation de crise. Toutes ces formations se déclinent en mille et uns modules, ingénieries toutes plus pertinentes et stratégiques les uns que les autres,  « …tout ce qui de près ou de loin concerne les performances commerciales ou collectives, voire l’efficacité en gestion des R.H., personnelle et managériale, je sais faire. » Comme autrefois il utilise le « Je », marque du chef qui assume, et qui désormais signifie : Mayor.

Il fait une pause. Je feuillète la plaquette promotionnelle de « sa boîte ». Lui repousse le quotidien local. Il apprécie de le lire, histoire de prendre le pouls de la ville, mais en diagonal pour ne pas tomber dans les polémiques.

Il a rencontré la plupart des personnalités apparaissant à la une des articles, il souhaite continuer de les fréquenter sans être influencé. C’est sa manière d’être libre et indépendant. Déjà, dans le rang, il n’était pas qualifié de « très obéissant, en tout cas je refusais d’être un béni-oui-oui », ce qui ne l’a pas empêché de monter chaque grade sans délais.


PROCHAINE AVENTURE ?

Lorsqu’on l’interroge sur ses projets futurs, Thierry LEFEBVRE est intarissable. Il vient, par exemple, de créer avec d’autres militaires et civils des autres armées (Terre-Air-Mer-Gendarmerie) l’association « implic’action ». But : faciliter la reconversion de tout personnel de la défense quittant l’institution. « Impossible de ne pas se sentir solidaires des actions palliant la déflation des effectifs suite à la modernisation de la capacité opérationnelle de la France. Dès lors, en poste dans les entreprises et connaissant les arcanes de la reconversion, nous tendons le fil d’Ariane de nos expériences à ceux qui pénètrent dans le labyrinthe. Le parcours de reconversion… c’est mille fois plus ardu qu’une piste du risque. Et pour qu’ils ne loupent pas l’atterrissage dans leur seconde carrière, pour qu’ils mettent en cible, nous sommes leur SOA (sangle d’ouverture automatique pour les parachutes) ».

Encore une fois, il ne veut abandonner aucun camarade sur le bas-côté de la route. Il s’agit bien pour Thierry Lefebvre d’apporter un soutien indéfectible à ses frères d’armes. « Valeureux dans leurs unités, les « mili » qui partent deviennent vulnérables. Aussi devons-nous leur faire percevoir un paquetage nouveau, les entraîner aux conditions du privé et les armer pour vaincre la réalité d’un terrain pour lequel ils ne sont pas préparés. Notre méthodologie se présente comme un SAS, compartiment de décompression entre deux univers et acronyme de notre état d’esprit : S’adapter-Agir-S’entraider. Personnellement j’insiste beaucoup sur le coaching psychologique, le même que j’appliquais en « opex ». Puisque cette motivation valait pour des situations extrêmes, forcément elle vaut pour une préparation retour-à-l’emploi. Oui, le « qui peut le plus peut le moins », ça marche ! »

Marcher, marcher encore, être en chemin, aller à la rencontre des autres, les aider à aller plus loin toujours… Quoi de plus normal pour ce fantassin ? Et tandis qu’il se lève, Thierry Lefebvre conclut : « Ce qui me fait le plus plaisir, c’est que tant je continue de SERVIR. Ma vie a du sens ! »

Il range la chaise en rotin et part en direction du Corum où il règle la mise en scène d’un spectacle poétique. Il m’adresse un dernier signe de la main, s’éloigne et pointant le guitariste, se met à chantonner « Let It Be ». Ainsi soit-il. Oui ! Ainsi soit cet éternel biffin ! Demeure à mes oreilles un « tant que je continue de servir » qui sonne comme un « tant qu’il y aura des hommes… »

A mes pieds, un oiseau gobe des miettes de croissant. Je m’appuie confortablement sur le dossier… Je prendrai bien un café crème.

Chantal Richy

 

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